Aube sanglante

Aube sanglante

avril 10, 2015 0 Par ArielLittel

Au milieu de la foule des matins, qui s’enchaînent et s’amassent, tous différents mais tous semblables au final, celui-ci sortit de l’ombre, s’extirpa doucement de la rosée pour se prouver mémorable. Je prenais mon service au Cerisier, et rien ne devait m’avertir des événements à venir. La rue, petite artère menant à une place parisienne renommée, était calme : il était 7h30, nous devions être un mardi, ou un jeudi, et Paris ne s’agitait pas encore.

La veille, une trentaine d’étudiants en quête de Wifi pour terminer une composition de je-ne-sais-quoi car je ne suis que barman m’avait fait passer la pire matinée possible, 20 cappuccinos et 10 chocolats chauds à 10h, alors que les ardoises n’étaient pas sorties, et les poubelles traînaient encore en cuisine. Si je devais me souvenir d’un matin au Cerisier, j’aurai misé sur celui-ci. Mais le « coup de jus », pour violent et mémorable qu’il puisse être, devient lui aussi une habitude.

Ce fut la nouveauté qui, pour ne pas décevoir, apporta avec elle l’exceptionnel. La nouveauté s’appelait Kevin, elle était un peu balourde, un peu pataude, un peu embrumée par l’herbe et l’heure de transport en commun depuis Mantes-la-Jolie. La nouveauté était fils d’une de ces femmes que William, le chef, se plaisait à draguer chaque matin dans le train, caressant secrètement l’espoir de transformer les wagons vides matinaux en chambre des plaisirs. La nouveauté, à trop fumer de joints, ne savait pas quoi faire de sa vie, et la cuisine lui était apparue probable, et William, imaginant la mère exprimant une reconnaissance physique, avait cru bon de prendre Kevin sous son aile.

Dire que Kevin était mal à l’aise est un euphémisme. Gentil à outrance, parlant sur la pointe des pieds, les mains tremblantes, le jeune garçon tentait de dissimuler sa panique derrière un timide sourire de façade. De mon côté, curieux de la sauce à laquelle l’apprenti allait être dévoré, je m’efforçais d’être cordial et prévenant. Si le courroux du chef lui tombait dessus, je voulais qu’au moins une personne de ce restaurant lui semble amicale. Pourtant, à mon grand étonnement, cette tension palpable, cette peur nichée au fond de son regard finit par attendrir le chef, qui fut, ce matin, particulièrement patient, calme et pédagogue. Jusqu’à ce que je le vois, derrière mon bar, asséner de grandes claques à un Kevin sanguinolent, et déjà au sol.

D’ailleurs, je vis l’apprenti s’écrouler sous mes yeux, livide et subitement anéanti. Le pauvre Kévin, maladroit, n’était pas, comme son potentiel adversaire, un as du couteau. Loin de mon regard, il s’était coupé, lui, et non l’oignon sur lequel il travaillait. Une belle coupure, profonde et nette comme en font les couteaux de cuisine, aiguisés à outrance. La vue du sang, si elle put exciter le chef, fut de trop pour le brave apprenti, qui, après quelques pas pour tenter désespérément de rejoindre mon bar pour y trouver un pansement, tourna subitement de l’œil, et s’affala de tout son long, inconscient. Impossible de le réveiller. Et alors que le lui pansais le bras, William lui foutait des torgnoles à lui décrocher la tête, mais sans résultats.

Pour sa défense, je dois avouer que William paraissait réellement inquiet, et non heureux d’avoir une bonne excuse pour se défouler. Quand Kevin revint à lui, et après lui avoir fait ingérer manu militari le plus de sucre qu’il est possible sans risquer l’étouffement, William et moi rigolâmes. Pour un premier jour…