À mon époque

À mon époque

avril 20, 2015 0 Par ArielLittel

Seb m’avait prévenu. La fille de la 27, il l’avait déjà croisé, à 3h du matin autour de quelques shooters, entre les murs de l’inusable Bedford Arms. “Elle est trop chiante, elle m’a pas lâché, t’sais le genre de fille qui envoie des piques en permanence pour se faire remarquer…” m’avait-il confié, à l’abri du bar. À première vue, il avait guère apprécié, sa sensibilité fragilisée par les vodka-sprite, qu’elle lui demande :

– « Ca fait quoi de jouer dans des séries de merde ? »

Seb est acteur à la petite semaine, comédien talentueux méconnu. Plutôt que chercher l’intermittence, il arpente le plancher du restaurant en ma compagnie. Las, il est surtout acteur de 17h à 1h du matin, en service.

Quoi qu’il en soit, la jeune femme en question, la trentaine et le seuil de sobriété dépassés, finit par pointer le bout de son nez rouge à mon bar. Tanguant quelque peu, elle s’installe sur un tabouret, plonge son regard vague dans le mien, et d’une voix qui se veut langoureuse, souligne qu’elle connaît le patron, t’sais le brun beau gosse en terrasse, là…

(Ah. Seb. C’est pas le patron, et je pense pas qu’il se porte garant pour toi, tu vois….)

Après un sourire flou, un silence saoul, et un vacillement de tabouret, elle demande à ce que je réalise des shooters, pour sa copine et elle-même. Tout du moins, c’est ce que je finis par comprendre, au milieu de ses borborygmes vocaux et du fatras de paroles qu’elle se met à déverser.

« Non mais des shots quoi, j’sais pas, t’es pas un poète avec tes jolies bouclettes ? Avec de l’amour, de la poésie, tu fais un mélanges, tu te laisses emporter quoi, surprends moi ! »

Exceptés les barmen débutants, à même de paniquer à l’idée d’inventer un cocktail, nous avons tous des réponses préparées aux demandes de cet acabit. Je sais déjà quels shooters je vais servir, je sais qu’ils sont bons, et assez complexes pour qu’elle n’en devine pas la composition, et de fait, me laisse tranquille. Je lui cite quelques ingrédients, las, d’une voix monocorde.

« Non, c’est nul ca…t’es pas créatif ? Moi je veux du lyrisme tu vois…À mon époque, on avait un vrai truc….euh…vodka…vodka caramel! Ca, ça serait parfait ! »

Du doute, je passe instantanément au mépris total et sans limites, réfute sa tentative de drague, son aplomb, son arrogance.

C‘est pour les enfants ça. T’as une carte d’identité ?